Perché au cœur des Alpes, à la frontière entre la Suisse et la France, le site d’Émosson est aujourd’hui connu pour son lac turquoise et ses randonnées. Mais derrière ce paysage impressionnant se cache une véritable aventure industrielle et humaine qui s’étend sur plus d’un siècle.

L’aménagement hydroélectrique d’Émosson ne se résume pas à un seul barrage. Il s’agit en réalité d’un ensemble d’ouvrages construits progressivement pour exploiter le potentiel énergétique de la vallée : le barrage de Barberine, le Vieux Émosson et enfin le grand barrage d’Émosson.

Construit entre 1967 et 1975, ce dernier constitue l’un des plus grands barrages de Suisse. Son lac de retenue, dont la profondeur peut atteindre environ 180 mètres, contient près de 225 millions de mètres cubes d’eau. L’ensemble du système transforme la force de l’eau en électricité grâce à plusieurs centrales qui alimentent aussi bien la Suisse que la France. Aujourd’hui encore, ces installations jouent un rôle essentiel dans l’équilibre du réseau électrique. Elles produisent notamment de l’électricité de pointe, capable de répondre aux pics de consommation et d’assurer la stabilité de l’approvisionnement énergétique.

Dans cet article, je vous propose de remonter le temps pour découvrir l’histoire fascinante des trois barrages d’Émosson, comprendre pourquoi ils ont été construits et voir comment cette vallée est devenue l’un des grands sites hydroélectriques des Alpes.

A. Aux origines : le barrage de Barberine (1920-1927)

Barrage de Barberine – 13 juillet 2013 © Duperrier, CC BY-SA 3.0 <https://creativecommons.org/licenses/by-sa/3.0>, via Wikimedia Commons

Au lendemain de la Première Guerre mondiale, la Suisse prend un virage énergétique décisif. Le Conseil fédéral décide l’électrification du réseau des Chemins de fer fédéraux suisses (CFF). Pour répondre aux besoins croissants en électricité, la construction du barrage de Barberine débute en 1920.

Un chantier titanesque pour l’époque 

  • 206.000 m³ de béton acheminé
  • 400 ouvriers
  • 11 heures de travail par jour
  • Jusqu’à 700 m³ coulés quotidiennement

Mis en service en 1927, le barrage mesurait :

  • 80 mètres de haut
  • 58 mètres d’épaisseur à la base et à son couronnement 4,5 mètres
  • 250 mètres de long

Sa retenue pouvait contenir 40 millions de m³ d’eau.
Pour faciliter le chantier, un funiculaire à 87 % de déclivité est construit afin d’y acheminer les matériaux. Ce qui devait être un simple outil logistique deviendra… un atout touristique toujours présent dans la région.

L’alpage de Barberine fut englouti lors de la mise en eau du barrage.

📍 La Barberine

Le torrent de Barberine est un torrent à la frontière entre la France et la Suisse, sous affluent du Rhône. Il prend sa source dans la commune de Salvan dans le canton du Valais.

B. 1952-1955 : le Vieux Émosson, une première extension

Dans les années 50, la demande en transport ferroviaire explose. Barberine ne suffit plus. On décide alors de capter les eaux du Nant de Drance et de construire dès 1952 un nouveau barrage : le Vieux Émosson.

  • Barrage voûte de 170 m de long
  • 45 m de hauteur
  • 3,8 millions de m³ de retenue

Il entre en service en 1955.

C. 1967-1975 : la naissance du grand barrage d’Émosson

Dès la construction de Barberine, les ingénieurs imaginent un ouvrage bien plus ambitieux en aval. Problème : le bassin versant seul ne suffit pas à remplir un grand lac.

Au début des années 50, le projet renaît. Il prévoit de capter les eaux de plusieurs vallées : Dranse d’Entremont, Dranse de Ferret, Trient et Eau Noire.

Complications administratives… et politiques

Le projet est colossal. Mais entre 1955 et 1961, les obstacles s’accumulent avec l’explosion des coûts de construction et l’essor du nucléaire à l’encontre de l’hydro électricité. Il faut même déplacer la frontière franco-suisse afin que :

  • le mur du barrage soit entièrement en Suisse
  • la centrale de Châtelard-Vallorcine soit en France

La convention est signée le 23 août 1963. Le décret français est signé par Charles de Gaulle le 30 décembre 1966. La construction est finalement approuvée le 19 avril 1967.

La construction du barrage d’Émosson

Vue du grand barrage d’Émosson © ESA

Émosson est en réalité le nom de l’ancien alpage suisse noyé depuis 1976 par les eaux du lac d’Émosson créé par le barrage du même nom. C’est un barrage de type voûte à vocation hydroélectrique.

  • Début des travaux : 15 juillet 1967
  • Premier béton : septembre 1969
  • Dernier béton : août 1973
  • Mise en service du barrage : 1er juillet 1975
  • Coût estimé en 1973 : 650 millions de francs suisses – ce qui correspond à près de 713 millions d’euros.
  • Profondeur maximale du lac : 180 m
  • Volume du lac : 225 000 000 000 l

La construction du barrage d’Émosson a noyé le barrage de Barberine sous les eaux du lac d’Émosson. L’ancien barrage apparaît lorsque le niveau du réservoir est bas au début de l’été.

Découvrez ci-dessous un reportage réalisé par la télévision suisse romande (RTS) sur la construction du barrage d’Émosson

Les installations sont réparties : 65 % en Suisse et 35 % en France. L’ensemble est dirigé depuis la centrale de la Bâtiaz à Martigny. Depuis 2008, la société est détenue à parts égales par EDF (Électricité de France) et Alpiq.

D. 2008-2022 : le projet Nant de Drance

L’idée d’un aménagement de pompage-turbinage entre Émosson et le Vieux Émosson, exploitant la différence d’altitude entre les deux retenues, existait déjà dans les années 70.

Elle devient réalité au début des années 2000 face aux besoins croissants en électricité de pointe, notamment due à l’accroissement de l’utilisation des
climatisations.

  • Permis accordé en août 2008
  • Début officiel des travaux : 10 septembre 2008
  • Mise en service : 1er juillet 2022
  • Production de 2,5 milliards de kWh par an

Cette nouvelle centrale aura nécessité l’excavation de 17 km de galeries, le réhaussement de 20 m du barrage du Vieux Émosson et ce afin de doubler la capacité du lac.  Cette installation renforce la sécurité d’approvisionnement énergétique de la Suisse et des transports publics.

Découvrez ci-dessous une vidéo, réalisée par Nant de Drance SA, retraçant les travaux réalisés jusqu’à la mise en service de la centrale.

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